“ S'il fallait retenir qu'une chose de John Gotti, c'est que, finalement, il a été un désastre pour la Mafia et la famille Gambino”. Ronald Goldstock, l'ancien patron de la Task Force contre le crime organisé, a le sens de la formule. Une qualité prévisible chez un homme qui a passé près de quinze ans à écouter les conversations du parrain qui parlait trop.
John Gotti, décédé le 10 juin dernier, était un truand new-yorkais façonné par Hollywood. Une caricature de cinéma portant costume croisé, cravate en soie, chaussures bicolores et diamant au petit doigt. Mais pas pour film muet. Car “Teflon Don”, c'était aussi un flot de paroles sonnant comme la cadence d'une mitraillette. Et où les mots seraient plus dangereux qu'une rafale. Car, sous ses airs débonnaires, Gotti était également un “wise guy”. Un affranchi prêt à tuer et à trahir afin de parvenir à la tête de La Cosa Nostra. Pour comprendre le parcours de John Gotti, il faut se replonger dans l'Amérique des des années cinquante. Celle des romans noirs avec privé au chapeau mou et méchant à la gueule patibulaire. Une Amérique, où le crime organisé n'existait pas. Du moins pas pour le FBI qui, bien plus préoccupé à traquer le militant communiste, n'avait toujours pas vu que depuis trente ans le pays était découpé en zones gérées par La Cosa Nostra. Réminiscence de la Mafia Sicilienne, l'organisation américaine mélangeait tradition et efficacité. Conceptualisée par Lucky Luciano et Meyer Lansky, la mafia américaine avait pris le contrôle des rues des grandes cités des États-Unis avec une préférence pour son coeur : New York.
C'est justement à Brooklyn, en plein territoire Gambino, un des pères fondateurs de La Cosa Nostra, que Gotti a usé ses fonds de culottes. Gamin, “Johnny Boy”, y est fameux pour ses mandales. Gotti cogne sec et à douze ans devient naturellement le chef d'un gang de petites frappes spécialisés dans le vol de sac à main et dans la destruction d'étalages. Deux ans plus tard, en 1954, John obtient sa première “médaille”. Il est blessé au cours d'un cambriolage et interrogé par la police, ne parle pas. Désormais membre des Fulton-Rockaway Boys, il n'attend plus qu'une chose : être affranchi. La consécration, après deux passages express en prison, se présente en 1966. Carmine Fatico, un des lieutenants de Gambino, le prend sous son aile. Les premiers pas de Gotti dans la Mafia passent par l'aéroport John F. Kennedy et son immense fret. “Bad John”, en compagnie de ses amis d'enfance, détourne les livraisons de leur destination initiale. Et réceptionne de temps en temps, les arrivages depuis l'Europe d'héroïne raffinée à Marseille. La “babania” étant devenue la ressource principale du crime organisé américain.
Mais Gotti se lasse, et après un séjour de trois ans au pénitencier de Lewisburg, obtient une promotion. Depuis le Bergin Club, il gère désormais son bloc. Distribution de dope, prêt usurier, paris clandestin, prostitution et racket, “Johnny” à pignon sur rue. A l'époque, interrogé par la police, Victoria sa femme lâche : “ Je suis une épouse conservatrice. Je ne sais pas ce qu'il fait, je ne lui demande pas. La seule chose qui compte, c'est qu'il ramène de l'argent à la maison”. Des dollars qui ne sont pas toujours les siens, car depuis son installation dans le salon enfumé du Bergin, Gotti à pris une mauvais habitude. Il joue beaucoup et perd gros. Ses visites dominicales chez le parrain, deviennent de plus en plus délicates à gérer. Pour remplir ses obligations envers le capo di tutti le capi et remplir les caisses, Gotti ne connaît qu'une seule méthode : celle de la force. Et où d'autres se cantonnent à ordonner, Gotti participe avec une préférence pour la batte de base-ball. Et si Johnnie est malheureux au jeu, il est plutôt chanceux en affaires. En 1972, James McBartney à la fâcheuse idée d'enlever le neveu de Carlo Gambino. Une fois la rançon payée, Gotti se charge de l'honneur de la famille. Les trois balles dans la nuque de McBartney permettent ainsi à Johnny d'accéder au rang de lieutenant.
L'arrivée de Gotti dans le sérail de la famille la plus puissante des États-Unis ne passe pas inaperçue. La section anti-mafia du NYPD place Gotti sous surveillance, persuadée que comme chaque affranchi de sa génération, il tire l'essentiel de son profit de la vente de drogue. Et pour une fois, Paul Castellano, le nouveau parrain de la famille Gambino, serait prêt à approuver la démarche des autorités de New York. Castellano n'aime pas Gotti et sait que ce dernier profite des structures de La Cosa Nostra pour écouler de la marchandise pour son propre compte. Aussi le nouveau Don pense de plus en plus de se séparer de “Bad John”. Intuitif, Gotti sent le vent tourner et décide de passer à l'offensive. La seule manière d'échapper à son sort est de frapper avant Castellano. Profitant de la mauvaise réputation du parrain, il convainc les membres de la Commission, le comité directeur de La Cosa Nostra, de lui laisser abattre Castellano et de prendre à sa suite la tête de la famille Gambino.
Le 16 décembre 1985, alors que les New-Yorkais terminent leurs achats de Noël, Paul Castellano est exécuté en plein jour alors qu'il descend de sa voiture. A quarante-cinq ans, John Gotti devient Don John.
Gotti n'aurait jamais dû devenir parrain. Il n'en avait ni la trempe ni la capacité et objectivement, le savait. D'où cette volonté de s'afficher comme tel afin de convaincre le monde extérieur de sa nouvelle fonction. Ainsi, Gotti installe sa table dans les meilleurs restaurants de la ville, se fait couper des costumes à 2 000 dollars chez Gucci et pour chaque 4 juillet offre à ses “administrés” un feu d'artifice clandestin surpassant largement celui tiré par la mairie de New York.
Cette soif de reconnaissance populaire se passe au détriment des activités de la “famille”. Bientôt, les Gambino sont rattrapés par les Lucchese et dépassés par les Genovese. En fait, comme l'explique Ronald Goldstock, le règne de Gotti est catastrophique pour les siens : “ Il a été incapable d'éviter la surveillance électronique que nous avions mis en place pour le faire tomber. Il était un mauvais chef, préférant s'entourer d'amis au lieu de gens compétent. Sans même voir que certains de ses proches travaillaient pour le FBI ou était prêt à le trahir pour les Genovese. Mais pire que tout, par son attitude, il a incité les médias et la justice à se plonger plus directement dans les activités de la Mafia”. Si le portrait de Goldstock est proche de la vérité, il néglige une part importante de la légende Gotti. Par trois fois, de 1985 à 1992, les pouvoirs publics tenteront de faire tomber le parrain. En vain. A chaque fois, profitant du talent de ses avocats et des ses facultés de beau parleur, Gotti arrivera à convaincre le jury de son innocence. Cette invincibilité face à la justice, symbolisée par le surnom de Don Teflon, est à l'origine de sa perte. Parlant trop, ne changeant pas assez ses habitudes, il devient une cible facile pour le FBI qui réalise une centaine d'heures d'écoute. Trois d'entre elles deviendront des pièces à conviction lors de son quatrième procès en 1992. Le parrain y parle de sa fidélité à Cosa Nostra, ordonne différents meurtres et corrige des articles de presse donnant des comptes rendus erronés de crime. Autre atout de le jeu des “feds”, le témoignage accablant de Salvatore “ Sammy the bull” Gravano. En échange de son impunité, l'ancien bras droit de Gotti livre au jury de quoi envoyer Gotti derrière les barreaux pour le restant de sa vie.
Avec le recul, les années Gotti ont été celles d'un affaiblissement de La Cosa Nostra . Non pas au profit de la société mais à celui d'autres organisations criminelles. Et son incarcération dans la prison haute sécurité de Marion n'a pas suffit pour renverser la vapeur. D'abord, parce que le Don, depuis sa cellule, a tenu à rester à la tête de la “famille” jusqu'en 1996. Ensuite, la décision d'imposer son fils comme remplaçant a été catastrophique. Menacé d'une longue peine de prison, John Jr., a préféré négocier avec le gouvernement américain et donner une partie des réseaux Gambino. Devenu exsangue, la “famille” s'est retourné vers Peter, le frère de John. Mais l'âge n'a rien fait, le cadet timide a échoué à son tour et purge actuellement une peine de prison. Le décès de John Gotti en juin dernier ouvre une période inédite dans l'histoire de la Cosa Nostra. Comptant désormais une centaine de membres actifs, la famille Gambino aura du mal à tenir ses positions dans les ports de New York et sur la côte du New-Jersey. Dan Marino et Arnold Squiterri, les deux probables dauphins de Gotti, devront non seulement affronter l'appétit grandissant des mafia nigérienne, chinoise et russe mais contrer les velléités des Lucchese et des Genovese. Les membres du groupe anti-mafia du NYPD et les anciens limiers du FBI sont certains d'une chose : la période de transition qui s'annonce devrait être propice au règlement de compte. Et avant d'atteindre New York, la guerre de succession devrait toucher la Louisiane, l'autre dernier bastion de la mafia américaine.
En affaiblissant un ordre établi il y a plus de soixante-dix ans par les pères de La Cosa Nostra, John Gotti a, malgré lui, accéléré la redistribution des rôles sur l'échiquier de la criminalité organisé aux États-Unis.
Et loin de ces considérations, un anonyme parmi la foule qui se pressait aux obsèques de John Gotti remarquait candidement face aux caméras : “Le parrain qui parlait trop est mort d'un cancer de la gorge”. Don Teflon n'aurait pas dit mieux